Faut-il être triste pour être créatif ? Faut-il souffrir pour écrire la vie d'un autre ? Écrire, créer, c'est oublier son réel, son présent pendant un temps. C'est de l'ivrognerie active. Mieux vaut ça que la bouteille, mais l'un ne va pas souvent sans l'autre. Il doit certes exister de grands créateurs heureux au quotidien, mais ils n'ont pas la même muse que les malheureux. Les êtres dotés d'un surplus d'imagination ne peuvent se contenter du concret... Leur monde intérieur est si... parfait pour eux. Ils imaginent, ils créent des merveilles d'abstraction dans leurs petits cerveaux. Mais les outils du monde sont si grossiers, si inaptes à reproduire ces pensées ! Impossible donc de partager cet univers avec qui que ce soit. D'où la solitude, puis la tristesse.

Sous peu surgit un sentiment de supériorité, d'unicité, de génie, aussi plaisant que malfaisant ; il forge une personnalité qui tend inéluctablement vers l'opiniâtreté et la misanthropie. Un ballet incessant prend alors place, entre l'envie de rencontres humaines, qui sont les plus riches en inspiration, et leur dégoût, qui mène vers l'expression.

Impossible de vivre une vie normale avec de telles aspirations. Impossible de vivre une vie de couple. Impossible d'appréhender le bonheur de la vie par le biais de la béatitude.

Le vieil ermite est l'homme qui, sa vie durant, a suffisamment emmagasiné d'inspiration pour le reste de ses jours.